90e anniversaire de la LICRA : Discours de Mario Stasi, Président de la LICRA

Discours prononcé à l’Hôtel de Lassay le mardi 14 novembre 2017 à l’occasion du 90e anniversaire de la LICRA

Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Monsieur le Président d’Honneur, cher Pierre Aidenbaum,

Cher Alain,

Mesdames et Messieurs les membres de notre comité d’Honneur,

Chers amis,

Je souhaite tout d’abord vous remercier, Monsieur le Président, de nous faire l’honneur de nous accueillir ce soir à l’Assemblée Nationale à l’occasion des 90 ans de la LICRA. C’est pour nos militants, nos sympathisants, nos compagnons de route, pour les membres du comité d’honneur ici présents ce soir, une marque de reconnaissance et de considération à laquelle nous sommes particulièrement sensibles.

Elle l’est d’autant plus qu’elle m’offre la possibilité de m’exprimer pour la première fois publiquement en tant que Président de la LICRA, ayant pris mes fonctions lundi dernier. Je veux profiter de la cérémonie de ce soir pour rendre hommage à mon prédécesseur, Alain Jakubowicz. Je souhaite lui témoigner la gratitude des militants de notre association pour l’engagement et l’énergie dont il ne s’est jamais départi dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Sa présidence a permis de construire durablement des fondations qui, assurément, nous seront utiles pour l’avenir et font que la parole de notre association est écoutée, entendue et respectée.

Pour cela, notamment, merci Alain.

La LICRA a aujourd’hui 90 ans. C’est une date importante. La permanence de nos combats vient d’être rappelée. Fondamentalement, depuis 90 ans, nous combattons pour la même chose.

Nos fondateurs, nos frères en militantisme de 1927 et ceux de 2017 partagent, au fond, le même idéal et la même ardeur à faire vivre la République dans sa plénitude universaliste et laïque.

Devenir un militant de la LICRA a toujours été une forme de preuve d’attachement à la République qui survit aux époques, aux tumultes et aux épreuves. Je veux dire à tous les militants de la LICRA que nous sommes les héritiers d’une seule et même histoire dont nous avons toutes les raisons d’être fiers.

De Bernard Lecache en 1927 à Alain Jakubowicz en 2017, nous assumons tout !

Cet anniversaire marque, pour moi, une nouvelle étape. L’écriture d’une nouvelle page dans le combat contre le racisme et l’antisémitisme. Cette page ne s’écrira pas toute seule et surtout, elle ne s’écrira pas sans la jeunesse.

Une jeunesse qui, pour une partie d’entre elle, et je le dis avec amertume, a cessé de faire des valeurs de la République une référence. Nos mots, pourtant si simples et si forts, ont cessé d’opérer et de convaincre.

Notre corpus, hérité des Lumières, est mis en concurrence, quand ce n’est pas en accusation, avec une contre-culture et un contre-système construit en opposition au modèle républicain : les fantasmes ont pris le pas sur la raison, le populisme sur la réalité, le complot sur les faits, les préjugés sur toute forme d’esprit critique, et la haine sur la fraternité.

Une partie de cette jeunesse s’est détournée des isoloirs ou soigne son mal-être identitaire en se réfugiant dans le vote extrémiste. Dans certains quartiers, la jeunesse a même cessé de s’identifier à la France, le communautarisme lui ayant soigneusement retiré toute référence à un avenir commun.

Il faut dire qu’il a été aidé en cela.

Par manque de vigilance, par indifférence ou par lâcheté, nous avons collectivement laissé à la discrétion des extrémismes et autres profiteurs d’abandon le soin de substituer à la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » d’autres repères fondés sur une société fragmentée, divisée et déconnectée du sentiment d’appartenance à la Nation.

Etre militant de la LICRA aujourd’hui, en 2017, c’est regarder cette réalité avec lucidité et y apporter des réponses nouvelles et adaptées.

Nous avons longtemps cru que de simples paroles permettraient de soigner nos divisions. Nous avons espéré, avec sincérité toujours, avec nos tripes souvent, que nos proclamations, nos manifestations et nos indignations suffiraient à éloigner le mauvais œil de la haine et du repli identitaire. Nous avons cru que l’invocation de notre mémoire serait un bouclier suffisamment solide pour nous protéger du racisme et de l’antisémitisme.Certains croient encore que, la prospérité économique revenue, le rejet de l’autre et les passions tristes reflueront naturellement.

Ceux-là se trompent : ces remèdes, si nécessaires soient-ils, ne sont plus suffisants.

Le moment est venu de faire la preuve par l’action, de la viabilité, de l’efficacité et de la force des valeurs universelles dont nous nous réclamons.

A la LICRA, nous le faisons déjà et nos militants, chaque jour, se confrontent à la dure réalité du terrain. La situation exige que nous changions d’échelle, animés par l’idée que l’éducation est la mère de toutes les batailles.

Pour cela, l’Ecole a un rôle à jouer, un rôle essentiel, à côté ou parfois, dans certains cas, à la place des familles. Je suis de ceux qui considèrent que l’Ecole n’est pas simplement un lieu où se transfèrent des compétences mais aussi des valeurs. L’Ecole forme des esprits, des professionnels mais elle doit former aussi et d’abord des citoyens actifs et conscients de leur appartenance à une communauté de destin.

Depuis plusieurs années, nous avons perdu ces repères simples et pourtant essentiels à la cohésion d’une nation.

Mon objectif, à la LICRA, est de faire de l’éducation la priorité pour les années qui viennent et renouer avec cet optimisme, ce sens du réel, cette ambition qui faisait dire à Jaurès dans sa lettre aux instituteurs de 1888 que

nos enfants « n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation ».

En 2017, plus de 32 000 élèves en France auront rencontré un intervenant de la LICRA et bénéficié d’une formation à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Ce chiffre peut paraître énorme. L’est-il vraiment?

Il l’est assurément au regard des moyens et du nombre de nos bénévoles.

Mais il est encore largement insuffisant au regard des attentes et des objectifs à atteindre. Je vous disais que la nouvelle page du combat antiraciste qui débute ne s’écrira pas toute seule.

Une chose est certaine : cette page ne s’écrira pas sans les pouvoirs publics et je veux dire aujourd’hui l’urgence qu’il y a, parmi les décideurs, au Gouvernement ou à l’Assemblée Nationale, à prendre ce sujet à bras le corps.

Nous risquons de voir des générations entières se détourner de l’essentiel si nous ne renouons pas avec la vocation éducative de la République et avec cette idée simple que le respect de l’autre doit redevenir une évidence et ce, dès le plus jeune âge, de la maternelle à l’université.

La mission de la LICRA, c’est aussi d’être, comme elle l’a toujours été, un « lanceur d’alerte », dans toutes les dimensions de son objet moral.

Notre action, c’est ma conviction, ne sera efficace que si nous arrivons à réveiller l’opinion face aux effets somnolents du conformisme, de l’accoutumance et de la banalisation. Tout dans l’âme et dans l’histoire de la LICRA est fait de cette volonté que nous avons de dire les choses et d’éclairer l’opinion sur les dangers qui pèsent sur notre contrat social.

Oui, il faut réveiller nos concitoyens et leur donner les moyens de comprendre où sont les repères, où sont les limites, où sont les valeurs.

Avec lucidité, toujours ; Notre rôle n’est pas de jeter des anathèmes et nous laissons à d’autres le soin de lancer des fatwah. Notre rôle, c’est de mettre des mots sur la réalité.

La semaine dernière, j’ai débuté mon mandat par un courrier à M. Mélenchon, président de groupe parlementaire, à la suite des propos d’une députée de son groupe confiant la camaraderie qu’elle partageait avec un groupuscule raciste, antisémite et homophobe.

A mon interpellation, ce président de groupe m’a adressé en retour un courrier en tous points conforme aux valeurs de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et condamnant sans ambiguïté le groupuscule en question.

L’objectif était atteint et les engagements pris publiquement par ce dernier devront être tenus. Cette affaire est emblématique de la nature du combat que nous avons à mener. Mon ambition n’était pas de convaincre les Indigènes de la République. Je suis optimiste mais je suis lucide.

Mon objectif était de veiller à ce que le responsable d’une formation politique ayant recueilli des millions de voix lors de l’élection présidentielle et qui, seul, n’avait pas à cette occasion signé la charte anti raciste qui nous réunit ce jour,  nous dise sans ambiguïté qu’il n’avait pas franchi la limite au-delà de laquelle il sortait du champ républicain.

Il l’a fait et c’était dans ma mission, dans celle de la LICRA, d’avoir contribué à clarifier les choses.

J’ai appris qu’au sein de sa formation politique, les termes de la lettre qu’il m’avait adressés avaient suscité des maux, certains de ses sympathisants l’accusant sur les réseaux sociaux de s’être agenouillé devant je ne sais quel lobby et d’avoir répondu à une injonction venue de l’étranger.

Et bien si la LICRA a permis à ce parti de se départir des racistes et des antisémites qui pouvaient s’y trouver, c’est que nous aurons rempli notre rôle et fait œuvre de salut public. C’est à cette éthique du résultat qu’il nous faut parvenir, en consolidant le nombre de ceux qui partagent le socle commun et en isolant ceux dont le projet est de le fracasser.

Contre le racisme et l’antisémitisme, nous devons faire face, ces dernières années, à une incroyable extension du domaine de la lutte.

La révolution numérique a changé nos vies. Les fauteurs de haine ont trouvé grâce à internet une seconde jeunesse et ont très vite compris, bien souvent avant nous, les profits idéologiques qu’ils pouvaient tirer des nouvelles technologies.

L’extrême-droite, l’extrême-gauche identitaire et les islamistes sont devenus les premiers activistes numériques, participant à la libération exponentielle de la parole raciste. Pour reprendre une métaphore sportive bien connue, nous devons muscler notre jeu face à cette offensive.

Notre rôle…

Notre rôle est de sensibiliser les législateurs que vous êtes à la nécessité de responsabiliser davantage les hébergeurs de contenus par la mise en place d’un arsenal adapté et rigoureux..comme cela se fait en Allemagne.

Notre rôle, c’est aussi d’établir avec les hébergeurs un partenariat pérenne afin que l’expertise de la LICRA puisse servir à l’évolution des pratiques dans leur profession. Je veux dire combien nous avons réussi à avancer sur ces questions, notamment avec Facebook France et je veux saluer l’ouverture avec laquelle ils accueillent nos propositions. Le moment est venu d’aller encore plus loin dans ce partenariat.

Notre rôle enfin, et vous l’aurez compris, c’est un leitmotiv chez moi, c’est l’éducation. Nous devons concentrer nos énergies et nos financements vers l’éducation des jeunes aux nouveau médias. Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat sont devenus des médias et les principales sources d’information de la jeunesse et il serait suicidaire ne de pas éveiller les consciences aux risques que cela comporte.

La vérification des sources, l’esprit critique, le libre exercice de la raison sont des réflexes qui se perdent et qu’il nous faut retrouver.

Sans eux, nous pouvons être assurés que les théories du complot, l’antisémitisme, le racisme, la radicalisation prospéreront dans les esprits de générations entières. C’est un défi collectif auquel je souhaite que la LICRA prenne sa part, pleinement et résolument.

Mais elle ne pourra le faire seule…

La LICRA, c’est enfin une expérience de l’Histoire et des épreuves.

Comme l’a rappelé Alain, la LICRA est une association de réfugiés.

Bernard Lecache, est né à Paris de parents russes ayant fui les pogromes. Lazare Rachline, dont je tiens particulièrement à saluer le fils, François, présent parmi nous ce soir, est né à Gorki, en Russie avant que ses parents ne quittent le pays, poussés vers la France pour échapper aux pogromes. Joseph Kessel, est le fils d’un médecin juif lituanien. Notre ami Alain est le fils d’un réfugié allemand arrivé en France en 1933.

A la LICRA nous savons d’où nous venons. Nous savons ce que le déracinement signifie. Nous savons, contrairement à la vulgate populiste aujourd’hui très répandue, qu’on ne quitte pas son pays avec sa famille ou sans elle, en abandonnant ses racines, pour venir profiter des aides sociales de la France. Les réfugiés sont les bienvenus en France. Le droit d’asile est un droit sacré dont les remises en cause sont aussi insupportables que racistes. Notre politique d’accueil doit être à la hauteur des valeurs que nous proclamons.

Qui sommes-nous pour dire non à des populations entières qui, fuyant la guerre, le sang, la fureur et les larmes, sont arrivés jusqu’à nous au péril de leur vie ?

Lors de notre Convention à Strasbourg, je suis fier de dire que nous avons honoré Cédric Herrou qui, aux confins de la France et de l’Italie, ne fait que son devoir de citoyen en portant aide et assistance aux réfugiés venus de Syrie, d’Irak, du Darfour. Notre pays a tort de céder à la tentation du repli et de la peur.

Ce soir, je sais qu’un homme dans cette salle comprend mieux que quiconque ce que signifie l’exil. Cet homme c’est Charles Aznavour à qui je veux rendre un hommage appuyé.

Je sais, parce qu’il l’a dit publiquement, combien il est indigné par la situation des réfugiés ; Je sais que, quand il voit ces réfugiés d’aujourd’hui, il voit ceux  d’hier, ses parents fuyant les persécutions dont furent victimes les arméniens.

Cher Charles Aznavour, cher monsieur, parce que vous êtes du côté de ces malheureux qui frappent à notre porte condamnant ceux qui la ferment, j’ai l’honneur et la fierté d’apprendre à cette assistance de qualité que la LICRA vous remettra très prochainement le Prix Jean Pierre-Bloch, en hommage à votre œuvre pétrie de fraternité et votre engagement aux côtés du peuple arménien.

Monsieur le Président, chers amis,

je veux terminer sur une invitation au travail. Mon prédécesseur a eu, lors des dernières échéances une formidable idée dont il me lègue aujourd’hui la mise en œuvre.

Lors des dernières échéances électorales, nous avons soumis aux candidats aux élections présidentielles et législatives une Charte Antiraciste.Sur les 577 députés élus en juin dernier, Monsieur le Président, 120 l’ont signée.

Nous avons décidé de ne pas laisser cette signature sans lendemain et nous avons invité ses signataires à former à l’Assemblée Nationale un intergroupe, portant lui aussi le nom de Jean Pierre-Bloch dont vous avez, et je vous en remercie, rappelé la mémoire de parlementaire, de résistant et de militant antiraciste.

Son fils Claude et son petit-fils David sont ce soir présents avec nous. Cet intergroupe n’est pas une nouveauté mais une résurgence.

En 1936, la LICA avait constitué à la Chambre un groupe informel des « Députés du Droit de Vivre », autour de Gaston Monnerville, d’André Philip, de Jean Pierre-Bloch. En 1967, un groupe plus structuré avait vu le jour et a perduré jusqu’en 1986, sous le haut patronage de notre ami, votre prédécesseur, Jacques Chaban Delmas.

Autant dire, Monsieur le Président, que la LICRA est aujourd’hui le deuxième groupe de l’Assemblée Nationale mais, rassurez-vous, nous ne revendiquerons aucune questure, aucune vice-présidence, aucun secrétariat. Simplement, nous désirons porter auprès des parlementaires qui le voudront bien, et parmi lesquels je veux saluer le député de Paris Pierre-Yves Bournazel, les sujets de nos préoccupations.

Nous avons à cœur de regrouper autour du combat antiraciste des députés venus de droite, du centre et de gauche, tous rassemblés par l’amour de la République et le désir de lui être utile.

Cet intergroupe n’est pas un salon mondain mais un lieu de travail. Dans les semaines qui viennent, nous allons débuter des travaux qui, je l’espère, arriveront jusque dans l’hémicyclique afin de poursuivre l’œuvre de nos fondateurs et affermir dans notre pays les ferments qui nous unissent.

Vive la LICRA, vive la République et vive la France !

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