Ne pas se résigner à la haine en ligne

Par Frédéric Potier et Mario Stasi – Publié sur LEFIGARO.FR le 20/05/2018

TRIBUNE Le préfet Frédéric Potier* et le président de la Licra, Mario Stasi, ne voient aucune «censure d’État» dans la suppression de contenus «issus de mouvements de haine organisée».

Depuis plusieurs années se déploient sur Internet et les réseaux sociaux des mouvements motivés par l’extrémisme identitaire, la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme. Les fauteurs de haine ont compris bien avant nous tout le profit idéologique qu’ils pouvaient tirer de la numérisation de la société et du développement des réseaux sociaux. Le numérique a donné un second souffle à des mouvements, plus ou moins structurés, chassés des espaces médiatiques traditionnels en raison de leurs discours extrémistes. Il leur a offert un eldorado propice à la prolifération de la haine et au prosélytisme. Les défenseurs d’une conception universaliste de la société, attachés au débat d’idées et au partage de la connaissance et de l’information ont sans doute tardé à prendre conscience que l’opinion se faisait désormais aussi ailleurs et qu’un contre-système de valeurs s’était structuré et avait prospéré sur Internet.

La question qui se pose aux pouvoirs publics et aux responsables associatifs est la suivante: faut-il laisser sans réponse se propager ces discours de haine? Faut-il se résigner à la haine en ligne? La réponse est simple et elle est négative. Non, les réseaux sociaux et Internet ne sont absolument pas des espaces hors-sol et hors la loi. Et oui, ils ont une responsabilité à assumer.

Dans un contexte de recrudescence des discours racistes et antisémites, on ne peut que saluer la décision de plusieurs acteurs du numérique de modifier leurs conditions générales d’utilisation car les discours de haine préparent toujours les passages à l’acte.

Facebook a récemment annoncé une modification de ses conditions générales d’utilisation permettant de supprimer les contenus issus de mouvements de haine organisée. Cette décision est salutaire. Comme l’a rappelé le premier ministre, Édouard Philippe, lors du lancement du plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme le 19 mars dernier, il est incompréhensible qu’il soit plus facile de faire retirer une vidéo piratée d’un match de football professionnel plutôt que des messages de haine à caractère raciste, antisémite ou homophobe. Facebook a fait application de ses propres règles d’utilisation contre un groupuscule d’extrême droite véhiculant un discours xénophobe. Nulle censure d’État. Nul complot. Nulle violation d’une liberté fondamentale.

«La liberté d’expression sur Internet et les réseaux ne peut en aucun cas être compatible avec la “liberté” de harceler ou de tenir des propos appelant à la haine»

Mais peut-être est-il nécessaire de rappeler ici que cette liberté n’est pas illimitée? Que le racisme et l’antisémitisme ne sont pas des opinions mais bien des délits qui doivent être combattus. Nos voisins allemands ont ouvert la voie en la matière en adoptant un texte en juin dernier, applicable depuis octobre 2017. Celui-ci contraint les plateformes à retirer les contenus de haine dans des délais courts et punit les entreprises contrevenantes d’une amende pouvant aller jusqu’à 50 millions d’euros. Cette loi ne pose aucune difficulté d’application majeure et n’est pas contraire au droit européen. Le président de la République a qualifié ce texte d’«exemple inspirant» lors de son discours au dîner du Crif.

La France doit elle aussi, dans le cadre des lois existantes et d’un certain nombre de garde-fous existants, adapter sa législation nationale à la nécessaire régulation d’Internet en matière de racisme et d’antisémitisme. Rappelons que la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN) remonte à 2004, une époque où Facebook existait à peine, et Twitter pas du tout! Il n’est plus possible et plus tolérable qu’une partie de nos moyens de communication échappe à la souveraineté de la loi française au prétexte de la mondialisation et d’une économie numérique ayant établi ses propres règles. Il ne s’agit en aucun cas de censurer la liberté d’expression sur Internet et les réseaux sociaux, mais précisément de la garantir. La liberté d’expression sur Internet et les réseaux ne peut en aucun cas être compatible avec la «liberté» de harceler ou de tenir des propos appelant à la haine. C’est un impératif en particulier vis-à-vis des plus jeunes. L’adaptation de notre arsenal législatif est donc une priorité nationale. Une mission a été confiée en ce sens à l’écrivain Karim Amellal, à la députée de Paris Laetitia Avia et au vice-président du Crif, Gil Taïeb. C’est un combat que nous porterons sans relâche, pouvoirs publics et responsables associatifs attachés aux valeurs démocratiques, bien au-delà de nos frontières nationales, sur la scène européenne.

*Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah).

Une pensée sur “Ne pas se résigner à la haine en ligne”

  1. Bravo M Stasi, il est vraiment temps que l’Etat réagisse, tant de haine, de racisme et d’antisémitisme ne peuvent mener qu’à une guerre civile ou sombrer comme certains de nos voisins européens dans le fascisme. On sait depuis longtemps ce qi se propage sur le net en toute impunité.
    Mais les pouvoirs publics seront-ils à la hauteur ? L’éducation nationale ne semble pas du tout considérer les discriminations raciales et sexistes des cours de maternelle à l’université. La police reste inerte vis à vis des plaintes de celles qui, comme S Halimi et M Knoll, se feront lapider, et en retrait des lieux et personnes les plus menacées, etc.
    Des dénis ou refoulements particulièrement inquiétants.
    En vous remerciant de vos actions et prises de positions.
    LC

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